Il n'y a rien qui m'exaspère plus que de rencontrer par hasard un Français à une soirée, à la fac ou au café (rappel pour les nouveaux venus : je suis maîtresse ès mousse de lait et recordwoman du remplacement de fûts de blanche dans un café du Prenzlauer Berg, aussi appelé Schwabylon par les Belinois qui chient sur tout ce qui vient de l'Ouest et qui a du pouvoir d'achat).
Qu'il soit à Berlin depuis deux ans ou juste pour un week-end, il ne peut pas s'empêcher de me faire part de ses observations sur les Allemands, il est fier comme un pou d'avoir remarqué que les Allemands ne traversent jamais quand le feu piéton est rouge, que les Allemands ne savent pas draguer, que les Allemands sont des rapaces devant un buffet à volonté, que les Allemands ne rient pas aux blagues sur l'Holocauste, que les Allemands ne tiennent pas la porte aux femmes et payent toujours séparément au restau, et j'en passe. Super mon gars, tu veux un pin's? Tu as un boulot haut placé, ou tu viens écrire ta thèse à la Humboldt-Universität, tu es spécialiste de plein de trucs, tu peux parler des heures de la politique intérieure de pays dont je sais à peine sur quel continent ils se trouvent, tu sais argumenter comme un forcené pour persuader ton interlocuteur que tel groupe est plutôt post-new wave que proto-cold wave, alors qu'est-ce que te prend, d'un coup, de te vautrer dans la sociologie de comptoir la plus crasse?
Mais il y a pire encore! Ce qui est pire que le Français de Berlin et ses amalgames à la con, c'est le Français qui habite ici depuis assez longtemps pour prendre les autres Français de haut! Le Français qui se targue d'être arrivé à Berlin "quand Kreuzberg ça craignait encore vraiment", qui te dit avec un clin d'oeil que Moabit est le nouveau Neukölln, que le Berghain c'était sympa avant qu'il y ait tous ces touristes (et toi, ducon, tu es aryen peut-être?), qui te fait l'éloge de son poële à charbon, achète ses légumes en dehors de la zone C à un paysan bio, qui écoute Flux FM, boit du Club Mate à tous les repas, qui fait des fautes de déclinaison dégueulasses et ne sait toujours pas prononcer le ch mais dit "icke" et "jut"! Tu me les brises presque autant que ces cons de Berlinois et leurs tatouages ironiques, tous engoncés dans la même veste Jack Wolfskin dès qu'il tombe quelques gouttes de pluie! Et toi, triste dinde qui trimbales partout ta thermos de thé au gingembre frais et fais parader ton rejeton comme une sainte icône dans sa poussette à huit roues, encombrant les trottoirs, les halls d'immeubles, les trains et les terrasses où tu te vautres le dimanche pour bruncher, affichant au monde ta décontraction en Ray-Ban mais prête à faire un esclandre si le serveur débordé refuse de faire chauffer au bain-marie le petit pot de ton gamin! Et toi, toi surtout, immonde petite Ossi fripée avec qui je me suis retrouvée nez-à-nez hier en sortant du métro U9, et qui t'es arrêtée en plein milieu du quai bondé, m'as fermement barré le passage et m'as toisée en me disant : "Je marche à droite, moi!", toi, insupportable justicière de l'espace public, j'espère que ton incurable nostalgie de la RDA et tes excès de charcuterie finiront par te faire claquer une artère!


