jeudi 14 décembre 2017

À l'attention du gros fils de pute qui m'a gâché mon séjour à San Francisco


Je venais dans ton bar avec les meilleurs intentions du monde : écouter du blues, écrire quelques lignes, boire une ou deux bière ambrées. J'ai entamé ma première Anchor Steam entre deux piliers de comptoir, l'un équipé d'un sonotone et absorbé dans des photos de sa petite-fille sur son smartphone, l'autre massif et taiseux, éclusant cannette sur cannette en tapant de l'index au rythme de la musique. Le groupe était plutôt bon, un chanteur-joueur d'harmonica sosie de Frank Sinatra, un bassiste portrait craché du père de mon ex strasbourgeois, cheveux bouclés peignés en arrière, front dégarni, moustache, bedaine sereine de bon vivant et regard de mec qui a toujours un nerf de boeuf dans le coffre de sa voiture, au cas où. Mes nouvelles chaussures aux pieds, un petit coup dans le nez, je dégustais avidement chacune de ces dernières minutes passées dans une rue qu'avaient très probablement foulée Jack Kerouac et Allen Ginsberg. Quand j'ai voulu te commander une deuxième bière, tu m'as prêté un quart de regard condescendant pendant que je tentais de me souvenir de son nom, puis t'es détourné de moi. Quand tu t'es retourné, j'ai entrepris de finir ma phrase, mais tu es resté planté en face de moi, les bras fièrement croisés sur ta grosse bedaine ceinte d'un gilet sans manche en cuir flanqué de drapeaux américains, un rictus narquois se détachant de l'ombre dessinée par ta casquette sur ton visage porcin. Une dizaine de minutes se sont écoulées, tu es repassé devant moi et j'ai levé un doigt pour me faire remarquer, peut-être après tout que tu n'avais simplement pas entendu ma voix fluette — mais, une nouvelle fois, tu m'as ignorée de manière très démonstrative. Quelques instants plus tard, une cannette surgit devant moi. C'est un gars à ma gauche qui me la tend, avec un sourire désolé. Je lui demande : pardon ? Et il me répond : tu essayes de commander une bière depuis tout à l'heure, non ? Je suis là, comme une conne, mes 5$ en main, froissés, et veux les lui donner. Il refuse en souriant et trinque avec moi. Je m'interroge à voix haute : c'est quoi le problème ? Il hausse les épaules : aucune idée, tu en as peut-être déjà trop bu ? Je m'insurge : c'est ma deuxième ! Il adresse alors quelques mots au taulier, qui répond : elle n'a qu'à attendre son tour comme tout le monde. Je bois deux gorgées de la bière qu'on m'a offerte, mais elle ne passe pas. Je tente d'alpaguer le despote des lieux pour lui demander : c'est quoi le problème ? Mais il persiste à fixer un point derrière moi d'un air satisfait. Ce serait le moment de faire un esclandre, je pourrais par exemple vider ma bière sur le comptoir ou renverser un tabouret ou prendre des gens à parti pour demander justice, mais, frêle touriste en environnement hostile, je n'ai pas le courage d'en faire des caisses. Je remballe mes affaires, dépose ma cannette à côté du verre du gentil garçon qui est parti pisser, et me casse, humiliée.

Je ne sais pas ce qui t'a irrité dans ma personne, le fait que je sois une fille seule, le fait que je plaisante avec certains de tes habitués, le fait que j'écrive, le fait que ma raie soit au milieu ou que mes chaussures soient neuves, ou peut-être la forme de mon nez, de mes lunettes ou la couleur de mon blouson, ou peut-être mon accent français ou alors mon hésitation en prononçant le nom de ta bière locale de merde ? Je n'aurai jamais la réponse, puisque tu as décidé que je n'existais pas, et tu ne liras jamais ma colère, comme je ne suis personne, mais sache, même si tu ne le sauras jamais, qu'en me traitant comme la dernière des merdes, tu as pourri ma dernière soirée dans cette ville. Alors, si je peux me permettre d'exprimer un souhait : j'aimerais t'empaler sur une pique de ces brochettes que tu viens de gober sans mastiquer et qui iront alimenter la flasque panse sous laquelle périclite ce micro-pénis dont tu n'as plus vu le bout depuis la fin des années 90, quand ton IMC se maintenait encore dans la moyenne nationale, que tu n'étais qu'un serveur alcoolique sous-payé dans un petit rade de merde et que, éclusant les bouteilles de ton patron en fin de service, tu te rêvais Bukowski, grisé par l'ivresse, un Bukowski dont aujourd'hui il ne te reste que les tissus adipeux et ce mépris du genre féminin que tu as développé à mesure que ton pauvre dard se recroquevillait dans ton scrotum fripé comme un rongeur apeuré. Ou non, plutôt qu'une pique à brochette, c'est avec une branche de mûrier que j'aimerais t'empaler, une jolie branche dont chacune des épines déchirerait ton vilain petit trou de balle, et je me désaltérerais de chacun de tes hurlements de pourceau meurtri, et quand émergerait de ta gueule l'extrémité de la branche, j'aimerais te faire griller au dessus des flammes de ma colère comme un gros marshmallow, et j'accompagnerais le crépitement de tes chairs abjectes d'un chant de joie, la joie tonitruante que mérite la lente agonie d'un fils de pute qui n'a plus d'autre plaisir que celui d'abuser mesquinement de l'unique petit pouvoir qui lui ait été donné : celui de ne pas resservir une bière à une touriste française dont la tête ne lui revient pas.

1 commentaire:

  1. Et ben, c'est violent! Ton petit nez est adorable et promis, je te ramènerais une bière dès que tu siffleras ^^'

    Manu du 5-7 ;-)

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