mercredi 22 mai 2013

Voyage dans le temps devant un canapé vert

La semaine dernière, j'ai passé une après-midi au Haus am Waldsee, un petit musée d'art contemporain au sud de Berlin, tout au bout de la ligne de métro U3 (Krumme Lanke). J'avais mis les pieds pour la première fois dans ce quartier hyper friqué quelques jours plus tôt en allant me promener dans l'immense jardin botanique de Dahlem (tu te souviens? j'y avait trouvé un nourrisson dans l'herbe) et ça m'avait fait un bien fou. Rien à voir avec ce que j'ai pu ressentir en musardant à travers le XVIème lors de mon dernier voyage à Paris, ce plaisir très intense qui naît d'un épisode des Ch'tis à Las Vegas ou de la contemplation d'une petite mésange tombée du nid, toute gonflée d'asticots, ce genre de spectacle beau parce que profondément écœurant qui te rappelle que tu n'es rien qu'un tas de viande parmi d'autres tas de viande. Non, à Dahlem, le fric est là, les mémés ont aussi des chiens Polly Pocket, il y a pas mal de villas somptueuses, mais le tout est noyé dans les arbres, les rues sont calmes, les gens sortent pour aller acheter de la saucisse ou faire un tour au parc, pas pour parader en casque de cheveux, trois bagues à chaque doigt et les avant-bras garnis de sacs en carton épais pleins de carrés Hermès.

J'émerge donc de la U3 après quasiment une heure de trajet et tombe nez-à-nez avec une maison multicolore devant laquelle est garée une petite voiture de sport emballée dans un pyjama en jersey bleu (un pyjama pour voiture, entendons-nous bien).


Werner Aisslinger est passé par là et a transformé la Haus am Waldsee en maison du futur.
Dans le salon, une immense structure en alvéoles, comme un gros rayon de miel, sert de canapé. Sur les étagères en acier de la cuisine s'entassent des boîtes en plastique dans lesquelles se baladent des carpes, leurs déjections alimentent les racines des plantes dans les boîtes voisines. Ça et là, des champignons jaunes poussent dans des sachets. Le mobilier de la salle de bains est en cuir, y compris la baignoire, et la bibliothèque est faite de livres fixés les uns aux autres par de petits croisillons blancs. Après avoir parcouru toute la maison, je me présente à l'accueil et demande si Auguste est là. Les deux employés ont un frisson, écarquillent les yeux : "Oh mon dieu, c'est vous Morille?? Mais pourquoi ne vous êtes vous pas annoncée plus tôt? Vous avez payé l'entrée! Vous auriez dû nous dire tout de suite que vous êtes une amie d'Auguste! Nous sommes sincèrement désolés!". Je ris, c'est quoi le délire, ils croient que je suis quelqu'un d'important ou quoi? On se calme, les gars, je suis étudiante, je touche une aide au logement, sous ma belle robe je porte un slip distendu qui appartient à ma mère et votre chef, je l'ai rencontré il y a deux jours à une pendaison de crémaillère très arrosée (mais si, tu te souviens du type à toutes petites lunettes?). Enfin ça, c'est ce que mon double vulgaire a dit dans ma tête, en vrai j'ai juste battu des cils et leur ai assuré que, vraiment, c'est pas grave, ne vous inquiétez pas. Pendant que l'un des employés s'éloigne à reculons en faisant des courbettes pour aller chercher Auguste, je vais dans le jardin.
Il y a des sculptures, une jolie petite terrasse, un minigolf, la pelouse descend en pente douce vers la berge du lac. Sur la droite, entouré d'arbres immenses, le Loftcube d'Aisslinger. Une boîte sur pilotis, les murs sont vitrés, les angles arrondis. Une maison de 40 m2, installable sur tout type de terrain et dans tout type de climat, m'explique Auguste qui m'a rejoint dans le jardin. Il a apporté la clé, me fait visiter l'intérieur du cube. La vue sur le lac, sous le soleil de fin d'après-midi, est belle, on n'entend pas un bruit. En face du lit, il y a un grand canapé vert, un vert électrique presque jaune, tempéré par un mouchetage gris quasi imperceptible, et là, debout dans ce mobile home à 150 000 €, hypnotisée par la couleur de ce canapé, tandis que ce bel homme très sérieux me raconte des anecdotes sur le design du mobilier, je suis aspirée dans une grande colonne d'air qui me noue le cœur et je réalise que je vais avoir 25 ans.

Il y a 10 ans, j'étais en seconde, le deuxième album de Sniper venait de sortir, je faisais des progrès fulgurants en anglais en apprenant par cœur les textes d'Eminem, j'écoutais à la radio les retransmissions des matches de l'OM en essayant de retenir les noms des joueurs, j'avais trouvé un dealer sur Caramail qui m'apportait de temps en temps un petit cube de shit à la gare de Sarreguemines et mes parents m'avaient privée de cadeau d'anniversaire parce que je m'étais acheté en cachette des Air Max chez Foot Locker. Je rêvais d'être Diam's et fantasmais sur Usher, et pas un instant il ne me serait venu à l'esprit qu'Usher, même en échange de 15 séances d'épilation du torse au laser, n'aurait jamais daigné glisser un seul de ses augustes doigts entre les bourrelets de Diam's, même si à l'époque elle était quand même pas si atrocement gaulée que ça dans ses tops en résille, soyons honnêtes.
Les 10 ans qui ont suivi, j'ai appris pas mal de choses en plus de ça, notamment à jouer du clavecin, à m'épiler les sourcils et à ne plus rêver d'être quelqu'un d'autre. Bien sûr, il y a encore du boulot, j'ai tendance à me disperser, je tombe amoureuse beaucoup trop vite, je suis parfois franchement misanthrope, je ne sais jouer que deux chansons à la guitare et je n'ai toujours pas compris comment on fait un chignon bun. Mais je suis sur la bonne voie. Mes impressions pour ce 25ème anniversaire? Permettez-moi de laisser parler une poétesse à ma place :

I'm stronger than yesterday
It's nothing but a mile away
My loneliness ain't killin' me no more.


10 commentaires:

  1. Bon anniversaire belle enfant. Comme je suis heureuse que tu ne sois pas devenue Diams. Et que tu ne fantasmes plus sur Usher (...oder?) en tous cas une chose est sûre, tu as aussi appris à écrire avec un putain de talent. Eminem n'a pas su gâcher ton amour du français apparemment.

    Cette maison du futur est bien intrigante...

    Ah oui et puis, du haut de mes 32 ans je peux t'apprendre que bientôt ton leitmotiv sera : oops, I did it again.

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    1. Merci Manon, merci!
      Je te conseille vraiment d'aller faire un tour là-bas, ils proposent aussi des visites à vélo mit audioguide des villas d'architectes au bord du Schlachtensee, si ce genre de trucs t'intéresse. On pourrait même faire ça ensemble, dis!

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  2. Aujourd'hui c'est ton anniversaire et c'est presque que du 50 Cent yo.

    Sinon tu peux aussi essayer le Brücke Muséum dans la même région.

    Et comme quoi ado on a souvent des goûts de chiotte.

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    1. Ah oui, bonne idée, on m'a déjà dit beaucoup de bien de ce musée!
      Des goûts de chiottes, oui et non, j'ai toujours beaucoup de plaisir à écouter ce genre de musique (même si j'ai décroché avec l'avènement de l'autotune). Et puis Usher, s'il me disait Monte chez moi y a pas le choléra (ou Come up to my place, there is no cholera), je dis pas que je monterais pas.

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  3. C'est pas vraiment qu'on se connaisse, mais je t'imaginais pas en meuf ghetto-dealeuse de crack. Bon anniversaire!

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    1. J'ai jamais dealé de crack, mais merci!

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  4. Comme dirait Bière Mazout, le pendant alsacien de Vin Diesel "Yo bonne anniversaireuh". Je pense que le chemin parcouru est tout aussi important que la destination et soyons franc, je ne connais personne qui à 15 ans avait des purs gouts en musique, littérature, architecture et sculpture sur bois ! C'est un peu avec nostalgie quand même que je me prends à réécouter Raggasonics et Greenday.
    Content de voir que mon "monte chez moi y a pas le cholérat" à enfin une traduction offcielle !

    Des bisous !

    Sylvain

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  5. lorsqu'on tombe amoureux, c'est toujours rapide
    au propre, lorsque tu tombes, ça n'est jamais lentement
    sinon ça n'est pas de l'amour, je pense

    (c'était la minute rêveuse)

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    1. Mmmh, je ne sais pas si je suis d'accord avec toi. Ça peut avoir un long temps d'incubation, ce genre de trucs, je crois.

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