mardi 3 septembre 2013

David, Hufelandstraße

La voix de David, sur mon répondeur, est claire et nerveuse. Ses mots sont soigneusement articulés, mais leur débit légèrement trop rapide ajoute à mon anxiété : est-ce là un signe d'exaspération, regrette-t-il d'avoir accepté ce rendez-vous? S'est-il finalement rendu compte qu'il y avait tout un tas de choses plus plaisantes à faire un jeudi après-midi ensoleillé que d'aller retrouver une quasi-inconnue avide de nouveaux visages sur la terrasse proprette d'un café sans histoire en plein cœur du Bötzowviertel, la pouponnière de Berlin? Je chasse ma paranoïa en tirant à grandes lampées sur une cigarette écœurante qui brûle mon palais déjà écorché par un sandwich à la croûte trop dure. 

J'ai trébuché sur le blog de David il y a quelques mois, lors d'une de ces promenades de lien en lien dont je suis incapable de me rappeler le point de départ. J'y avais lu un texte évoquant l'attentat aux spätzle commis près de chez moi sur une statue de Käthe Kollwitz, protestation symbolique contre la gentrification du quartier dont les salauds de riches souabes, qui, c'est bien connu, se nourrissent exclusivement de spätzle, seraient les principaux responsables (au fait, Spätzle veut dire petits zizis, tu savais?) (c'est drôle, parce que ma grand-mère faisait des espèces de quenelles qui s'appellent luleki, un mot d'argot slovène qui veut aussi dire bites) (c'est intéressant, hein??). J'avais appris pas mal de choses en lisant cet article, mais surtout, c'est la calme virtuosité de ces longues phrases sinueuses qui m'avait interpellée. Et puis l'habillage était sobre et beau, encadrant fermement le texte avec des menus colorés aux arêtes tranchantes sans pour autant polluer la lecture. J'avais ainsi dévoré plusieurs articles, fascinée par cette langue gracieuse capable de parler d'urbanisme et d'histoires de cul avec le même brio, et la découverte du profil facebook de David, où il s'affiche avec un air mauvais de petite frappe, avait achevé de me convaincre qu'il fallait que je fasse le portrait de ce personnage.

J'arrive au café, il n'est pas encore là. La rue est calme. Je feuillette la carte, je tripote la ceinture de ma jupe, je navigue sans but dans les menus de mon téléphone, je passe en mode silencieux puis en mode vibreur puis je personnalise le mode réunion pour finalement annuler toutes mes modifications.
David est en face de moi.

Voilà donc cet homme érudit qui m'a raconté la Villeneuve de Grenoble, le goût de merde dans sa bouche quand un sphincter aspirait sa langue, la destruction du Palast der Republik, les promenades dans un Prenzlauer Berg que je n'ai pas connu, cet homme que j'ai vu petit garçon, se faisant peigner par sa mère pour la photo de classe, et, quelques années plus tard, gobant une bite coiffée d'une chaussette crasseuse après s'être fait fourrer un pied dans l'anus. Je me sens comme une écolière un peu idiote, moi dont le cul a rarement accueilli autre chose que des spätzle des bites et des doigts, et qui n'ai jamais été foutue d'apprendre par cœur les différences entre les colonnes ioniques, doriques et corinthiennes.

Le torse de David est couvert de tatouages, quelques fleurs remontent le long de son cou. Sa joue est fraîche, je sens quelques bribes de savon mentholé, de sueur et de coton propre. Mon anxiété s'évapore instantanément. Nous faisons connaissance pendant trois heures au cours desquelles je macule mon bloc à dessin de croquis tous plus merdiques les uns que les autres, plus concentrée sur notre conversation qui louvoie entre Olivier Messiaen et l'architecture viennoise que sur mon crayon. Ce n'est qu'une fois la nuit tombée, en repensant calmement aux paupières et aux commissures des lèvres de David, que je parviens à saisir son visage. Le voilà :





David sait : parler russe, jouer du hautbois, que son profil gauche est le meilleur.
David ne sait pas : dessiner des flèches, refréner son enthousiasme pour William Blake, quoi faire de sa bouche.





11 commentaires:

  1. Sexe et architecture ont partie liée, c'est un fait ancien, particulièrement depuis ces histoires de colonnes grecques, "ma sobre colonne ionique dans la petite salade de ton chapiteau corinthien", et caetera. Bon bref, on attend un récit de plan cul là! On (moi au moi, je coche la case) est tout chaud! Allez, zou! DU CUL! DU CUL! WAF! WAF! GRRRRRR!

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    1. Dorique marche aussi. Mais c'est moins classe.

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    2. Maadiar, jeune chiot, il faut te calmer. C'est un gentil blog de fille ici.

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  2. hummm, ses tatouages ont l'air intéressants, très colorés.
    ça mériterait sans doute un portrait en pied nu
    peut-être une prochaine fois

    (oui, ok, gentil blog de fille, donc peut-être pas non plus)

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    1. Figure-toi que j'en ai fait un deuxième où on voit une grande partie des tatouages. Mais il fallait faire un choix.

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  3. et à la question quelle est la différence entre spätzle et doigts et autrs je répondrai... belles images sinon.

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    1. Parfois, Jérémie, je ne comprends pas tes commentaires.

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    2. Rassures toi moi non plus. Je ne devrai poster des commentaires qu'uniquement entre 12h et 14h quand je suis au top après mon troisième café de la journée.

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  4. C'est magnifique ma petite Marie. J'en ai presque la larme à l'oeil. Je suis assez émotive ces derniers temps, mais quand même... Ca me touche. Trêve de sensiblerie : si tu fais des rubriques, je te fais 1kg de travers de porc sauce aigre douce.

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    1. Oh merci Marie. Ça me fait très plaisir.

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