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mardi 11 novembre 2014

Une soirée en immersion dans le monde fabuleux des écoles de commerce

Un soir de semaine frisquet à Paris. Je porte mon plus beau pull à paillettes, mes grosses lunettes et du rouge à lèvres dans l'espoir de détourner l'attention de mon menton dévoré depuis samedi par une inquiétante et spectaculaire poussée d'acné – je ne sais si je dois incriminer les excès conjugués de café et de tartines au Nutella premier prix ou une fantaisie hormonale liée au stress. J'ai beau m'être tartiné le menton d'anti-cernes, je suis persuadée que même dans la pénombre, toute la ville n'a d'yeux que pour mes furoncles.

J'arrive dans un bar du 11ème au décor laborieusement rococo. Les lustres dégueulent de pampilles, les murs sont chargés de peintures à l'huile et le prix des pintes frise l'indécence. Je suis invitée par les associations étudiantes des grandes écoles de commerce parisiennes qui organisent ce soir un concert-tremplin pour cinq groupes dont l'un se verra offrir une interview avec mon magazine, une séance de photos et l'enregistrement d'un album. Je suis le jury. L'un des organisateurs me tient la jambe au bar, un jeune garçon asiatique bien peigné, peau nette, lunettes carrées, t-shirt repassé. Il s'obstine à me dire « vous » tout en affichant une incroyable décontraction dans le small-talk, riant comme il faut aux blagues dont j'essaye de d'agrémenter mes réponses à ses questions génériques.




Le lieu se remplit doucement d'une faune blanche et proprette tandis que je bois à toutes petites gorgées une bière payée de ma poche - « désolé, on n'a pas de budget prévu pour le jury, déjà les bières backstage pour les artistes c'était limite, j'espère que ça va aller ? » Non, ça va pas, mais j'ai soif, connard. Des grappes de filles aux fines attaches, vêtues de voiles de soie et de maille fine, viennent lui faire la bise en poussant des petits cris de souris. Je m’assois à une table au fond du bar. L'air s'épaissit, le premier concert va commencer. Rapides présentations avec les autres membres du jury, une jolie fille à l'épaisse crinière noire et un garçon aux yeux doux. La foule les emporte, je reste coincée sur ma banquette avec ma bière tiède. Le leader du groupe, une formation reggea-bonne humeur, danse sur une jambe, ponctuant ses chansons de remerciements à l'équipe technique, à son guitariste, au balafon (« Le balafon, écoutez bien, Paris, un instrument africain ! Vous entendrez pas ça tous les jours ! Le balafon, ouais ! ») aux ondes positives du bar et à la vie. Une bande de grands dadais en polos rentrés dans leurs pantalons vient se poster devant moi, me bouchant la vue de leurs larges culs empotés. Ils dansent lourdement d'un pied sur l'autre en faisant des mouvements de bras aléatoires, gracieux comme les morceaux de viande qu'agite le gardien de zoo au bout de sa pique sous le nez des ours bruns. Je m'extirpe difficilement de mon enclave pour aller fumer une clope et me fais alpaguer par un petit gars à tête de fouine qui me susurre « J'aime bien ta chemise ». Je lui réponds que moi aussi et poursuis mon chemin. Il me rattrape pour ajouter, l'air mauvais : « Ah ouais, ben en fait, je crois que t'es la seule personne ici à aimer ta chemise ». Ça tombe bien, lui dis-je, je suis heureuse qu'elle ne fasse pas l'unanimité. Je sors mon paquet de clopes de ma poche. L'avorton me demande : « Tu m'en passes une ? ». Estomaquée par ce culot infect, je refuse, évidemment. Sortie. Je suis seule avec ma cigarette au milieu des groupes qui pépient à qui-mieux-mieux sur la chaussée et sens à ma droite les regards méprisants de la fouine qui a retrouvé ses copains à mèches déstructurées et leur murmure probablement des saloperies sur mon compte. Je m'en fous, je suis le jury. 

La soirée continue avec un groupe d'obédience Kill The Young (moyenne d'âge : 15 ans) dont le guitariste nain pète une corde après le troisième morceau. La mère du chanteur s'est installée à côté de moi et se retourne toutes les deux minutes pour tenter de me soudoyer avec des anecdotes touchantes – telle chanson parle du père décédé de machin, telle chanson a « vraiment un gros background si on écoute bien les paroles », et puis là-bas, la dame qui tape dans ses mains, c'est la mère du bassiste. Exaspérée par la mère bien intentionnée et le manque d'alcool, je me faufile à grand peine vers un autre coin de la salle. Partout les mêmes faciès, sourires larges, bises et embrassades exagérément chaleureuses, « ma chérie » par ci, « ma belle » par là. Les filles secouent leurs cheveux propres et tapotent de leurs longs doigts délicatement vernis sur des iPhones en housses de cuir. Au milieu de la foule, le seul gars basané de la soirée porte un pull V pour Vendetta par dessus sa jolie chemisette bleu pâle. Les groupes se succèdent, inégaux – peu après minuit, à l'issue du dernier concert (d'insupportables bellâtres à bretelles dont le leader, sorte de Charlie Winston fini à la pisse, a tout une rangée de groupies suspendues aux poils de son torse hispanique), nous trouvons un consensus, les vainqueurs sont acclamés et, enfin, je peux m'échapper de cet enfer. Je m'apprête à franchir la porte quand ressurgit face de fouine, saoul comme un cochon. Il me barre le passage et approche son visage à un centimètre du mien, me demandant s'il peut m'ajouter sur Facebook. J'essaye de me débarrasser de lui en racontant des histoires de rosicrucistes, mais il ne lâche pas prise. Sous la pression, je lui donne mon numéro. Tandis qu'il cherche désespérément la touche verte de son téléphone pour faire sonner le mien, je prends la fuite.

Allez, remettons-nous ensemble de ce bal de têtes de cons avec de la bonne musique.