lundi 20 janvier 2014

Un article sérieux

Les températures chutent inexorablement sous le zéro, les Prenzlauerbergiennes enceintes font des fausses couches sur le verglas, les mains des gens, rouges et craquelées de gerçures, deviennent insupportables à regarder, c'est enfin le moment de se barricader chez soi avec du schnaps pour lire ce long article que j'ai publié ailleurs avec un peu moins de gros mots il y a un mois de ça.
Pour ceux qui ne l'auraient pas encore lu, voilà le texte originel de mon reportage, avant censure.

Jeudi soir à Berlin. La journée a été grise et poisseuse, les trottoirs inhabituellement crottés de Kreuzberg, l'un des quartiers branchés de la ville, distillent des miasmes infects, et c'est au cœur de ce bel écrin odorant qu'a lieu ce soir la première de Rave – The party simulator.
Hebbel am Ufer, ou HAU (prononcer « haou ») pour les initiés, est l'un des grands théâtres d'avant-garde de Berlin. La représentation de ce soir est délocalisée au Ritter Butzke, une boîte de nuit du quartier. C'est une compagnie estonienne fondée en 2009, Cabaret Rhizome, qui vient repousser les limites du théâtre avec l'idée suivante : simuler une fête, recréer des situations que chacun a déjà vécues pour nous amener à nous interroger sur nos excès compulsifs, nos tendances auto-destructrices, notre quête de paradis artificiels. Le court texte de présentation sur le site du théâtre contient les mots teuf, excès, drogue, ébriété, liberté, kaputt, et surtout il y est fait mention de « grandes quantités de shots de vodka ». Avec un peu de chance, ils partageront avec le public...
Une maigre foule d'une vingtaine de personnes est massée aux portes du Ritter Butzke, les gens se dandinent dans le froid et se lancent des regards circonspects. La cour est calme, aucune musique ne filtre de l'intérieur, tout l'endroit semble dénué de l'effervescence habituelle en fin de semaine. Seul élément qui rappelle que nous sommes aux portes d'un club : les videurs, visiblement exaspérés d'être là un jeudi soir, et qui toisent la foule, l'air de dire « vous n'avez rien à faire là, sales bobos ! ». Soudain, la techno se met en route, les portes s'ouvrent, les videurs allument leurs lampes de poche, scrutent nos sacs et poussent notre gentil troupeau à l'intérieur. Un garçon en peignoir, Rayban, couronne de laurier et drapeau américain sur le dos se précipite sur les spectateurs, leur fait la bise et leur attache un bracelet coloré. Ce soir, je suis PINK, c'est très important, je ne dois perdre mon bracelet sous aucun prétexte. Sur la piste de danse, il y a deux autres types en peignoir qui gigotent de manière obscène, les contourner pour rejoindre le banc qui porte l'inscription « PINK » n'est pas une mince affaire. C'est presque attendrissant, cette petite bande de lycéens qui range le public par couleurs en promettant des shots de vodka en guise de bienvenue. L'atmosphère foutraque fait penser au projet de fin d'année de potes un peu canaille qui ont fait option théâtre ensemble. Les bancs se remplissent lentement de spectateurs frigorifiés et sceptiques.
A côté de moi, deux amants homo, l'un barbu et débonnaire, l'autre glabre à petites lunettes, pestent parce que l'un est PINK et l'autre YELLOW. Je m'apprête à leur proposer d'échanger nos bracelets pour les réconcilier lorsque le type au drapeau américain vient entraver mes velléités d'apaisement en me prenant par la main pour me faire traverser la piste de danse et m'entraîner derrière un rideau. Pour accéder à la cachette, il faut enjamber un grand gaillard en guenilles couché à plat ventre qui fait du coloriage, il porte des rollers aux pieds, son froc est baissé et ses fesses disent WELCOME. Allons bon. Derrière le rideau, mon guide me dit : « Do NOT leave this spot until you see a dick on that screen ! » (« Ne quitte PAS cet endroit jusqu'à ce que tu voies une bite sur cet écran ! »). J'obéis docilement, un peu contrite à l'idée que je vais devoir participer à la pièce, moi qui comptais me reposer et regarder du théâtre en sirotant une vodka orange. De l'autre côté du rideau, la piste de danse se remplit, les démarches sont hésitantes ou faussement débonnaires, les gens s'agrippent à leurs smartphones pour se donner une contenance et sirotent leur shot de bienvenue du bout des lèves. La techno assourdissante semble en incommoder plus d'un. Mais oh ! Voilà le pénis ! Je quitte ma cachette et suis aussitôt poussée vers les toilettes en compagnie du Glabre Gay à Lunettes, d'un vieux tristoune et d'une jolie blonde. Le type au drapeau américain halète, court dans tous les sens, vérifie chaque cabine puis nous entasse dans la plus étroite d'entre elles et referme la porte sur nous en nous tendant des shots et nous exhortant de ne surtout pas nous faire repérer.
Chacun siffle son shot, ceux qui peuvent grimpent sur la cuvette. Le Glabre Gay est exaspéré, il sort son iPhone pour poster un tweet disant à quel point cette performance est naze, mais notre guide le lui arrache des mains et l'emballe dans plusieurs couches de film alimentaire et de papier alu. Le vieux tristoune reste impassible et me rejoint sur la cuvette en disant « C'est gentil ici ! », la blonde boit son shot par le nez. Bien, on dirait que les choses sérieuses commencent. Le guide nous raconte des histoires insensées de mec bourré, il a les yeux enfiévrés, nous demande sans arrêt si l'un d'entre nous a de la coke. Le Glabe Gay s'énerve : « Mais c'est NOUS les clients ici ! C'est à VOUS de nous procurer la coke ! Qu'est-ce que c'est cette mentalité ? C'est tellement dur de trouver de la coke en Estonie ? Quelle performance de merde ! ». A cinq dans deux mètres carrés, la moindre émotion prend des proportions insupportables. Visiblement, ces cinq gamins en peignoir ont décidé de tout faire pour nous acculer, nous égarer, nous faire tourner en bourrique. L'alcool est réel (d'ailleurs la vodka commence à faire rougir les oreilles) mais la teuf est factice. Nous sommes la foule nécessaire à la mise en scène, nous sommes à la fois les spectateurs et les protagonistes de la pièce. Une fille pousse la porte des chiottes, fait comme si nous n'étions pas là et s’assoit pour pisser en maugréant. Est-ce qu'elle fait partie de la troupe ou est-elle l'une d'entre nous ? Quoiqu'il en soit, le Glabre Gay pousse un grand cri, balbutie que c'est dégueulasse, que ça suffit cette merde, et sort des chiottes en claquant la porte.
Notre guide nous invite également à sortir en nous priant de prendre encore un shot à la paille pour apaiser les tensions. Nous retrouvons le reste des spectateurs sur la piste de danse et formons un cercle pour chanter ensemble l'hymne d'Estonie tandis que le gars en rollers circule au centre en nous faisant passer un magnum de champagne. Je beugle de bon cœur en levant les bras au ciel. Après le cul nu couvert d'inscriptions, la coke dans les chiottes et l'hymne national, quels autres clichés vont-ils encore nous faire revivre ? Le visionnage de vidéos sur Youtube en fin de soirée ? Le fêtard sous speed qui saccage le mobilier ? La meuf un peu laide qui se prend pour une chagasse quand elle est bourrée ? Les pâtes à l'ail et au coca de 7h du mat ? Les gens avec qui on joue à touche-urètre et dont on a oublié le visage le lendemain ? Je suis une nouvelle fois interrompue dans mes réflexions par l'un des agités en peignoir. Décidément, ils font tout pour nous empêcher de prendre du recul. Impossible de mettre de l'ordre dans mes idées pour faire des ponts avec le reste de ma culture théâtrale (qui, pour être honnête, se résume à Molière, Brecht et une cassette vidéo de Frank Dubosc). Un barbu grassouillet en peignoir nous entraîne, moi, la jolie blonde trash (Frauke) et le vieux Suisse tristoune (Toni), dans une petite salle déserte.

Ce qui reste de l'équipe PINK s'installe au bar, le barbu passe derrière, enlève son peignoir et nous montre son t-shirt sur lequel est imprimée la photo d'un bébé avec l'inscription en estonien « MON FILS UKU ». Il vient d'être père, nous raconte son bonheur et ses angoisses et nous invite à trinquer à la santé d'Uku. Plus personne ne s'embarrasse de transvaser la vodka dans les gobelets ni de la mélanger au mauvais soda, nous buvons tous à même la bouteille. Toni transpire, les fines gouttelettes de sueur font scintiller sa barbe mal rasée. Il est pas mal, pour un type qui pourrait être mon père. Le jeune papa nous montre des photos de la soirée où il a fêté la naissance de son fils avec son crew de rappeurs à Talinn. Après une nouvelle rasade de vodka, je décide d'arrêter de me demander quelle est la part de fiction dans toutes ces histoires, de faire des pronostics sur les prochaines saynètes, d'observer les réactions des autres « spectateurs », qui, justement, pour la plupart, persistent à se comporter comme tels, à lever des sourcils, à se plaindre qu'on les rudoie, à refuser les jolis shots multicolores qui ne demandent qu'à être lapés. Je descends de mon piédestal de contemplatrice déjà rudement mis à l'épreuve par la gnôle et me laisse emporter dans la fiction. Le grand gaillard en rollers qui nous a accueillis cul nu tout à l'heure nous entraîne dehors et s'étale de tout son long en tentant de mettre du bois dans un brasero. Il emporte un banc dans sa chute et saccage littéralement toute la cour intérieure dans ses tentatives de se relever. Frauke a le regard vitreux et Toni est trop abîmé dans la contemplation de ses fesses pour se préoccuper du vandale à roulettes. Je vais l'aider à se relever, il me remercie en me tendant sa bouteille puis s'asperge de mousse à raser en éclatant de rire et dégaine un pistolet clignotant avec lequel il tient en joue mes deux comparses.
Le DJ sonne l'entr'acte et coupe la musique, c'est l'occasion de nous rappeler que tout ceci n'est qu'une pièce de théâtre. Je n'ai pas vraiment eu le temps d'accéder au métatextuel de cette affaire jusqu'ici, et même s'il est formidable que l'alcool coule ainsi à flots, je ne peux pas m'empêcher de trouver ce procédé un peu malhonnête pour une pièce qui prétend nous faire réfléchir à notre rapport consumériste à la fête. C'est tout aussi malhonnête et racoleur qu'un numéro d'Enquête Exclusive sur la prostitution qui se complaît à ne cadrer que le cul des filles. Mais que celui qui n'a jamais eu un faible pour Enquête Exclusive jette la première pierre à ces petits Estoniens ! Je retourne près du brasero, les acteurs s'y sont regroupés pour fumer une clope, le type au drapeau américain me drague ostensiblement tout en serrant contre lui la fille blonde qui était venu pisser quand nous étions aux toilettes. Difficile de dire s'il est toujours dans son rôle, si j'ai à jouer le mien, qui fait tourner qui en bourrique, mais je lui adresse un clin d’œil, et en retournant à l'intérieur pour la suite de la pièce, il m'effleure la taille en me demandant de l'attendre à la sortie tout à l'heure.
Les acteurs montent sur une estrade, singeant une tragédie grecque : en guise de socques, ils se sont scotché aux pieds des piles de bouquins, deux d'entre eux jouent le chœur, le gus en rollers a les mains attachées et une ceinture en foie (coucou Prométhée), et le type au drapeau chante une ode à la cirrhose. Nous scandons avec lui : CIRRHOSE ! Un seau en plastique rempli de foie cuit circule dans l'assemblée. Je me jette dessus pour éponger la vodka. Il est admirablement bien cuisiné, avec des oignons fondants et du vinaigre de pomme. J'en mange à pleines poignées, aux anges. Je veux militer pour plus de foie aux oignons dans les théâtres. Frauke ne semble pas cautionner mon combat et m'observe d'un air dédaigneux. Assommée par la digestion et l'alcool, je ne participe que très mollement aux saynètes suivantes mais vivrai encore un moment de gloire dans la dernière d'entre elles, où notre guide en toge nous présente des jeux à boire en s'attendant à ce que personne n'y participe. L'inconscient ! Je suis inflammable comme la poix, prête à relever tous les défis pour l'amour du journalisme culturel. Je plonge ma tête dans une bassine de vodka où nagent des raisins secs qu'il faut pêcher avec les dents. Mes yeux brûlent mais je me sens comme un gladiateur. Plus rien ne m'arrête. Après un final en musique durant lequel je suis chargée de souffler dans un appeau, nous sommes invités à quitter les lieux. Je louvoie le long du bar, peinée par la vision de tous ces petits shots arc-en-ciel dont personne ne veut plus et qui me regardent tristement.
La suite est extrêmement floue, il semblerait que j'aie encore été en état de parler puisque deux journalistes de Munich ont engagé la conversation avec moi – peut-être même que les acteurs se sont joints à nous l'espace d'un instant, oui, je me rappelle très bien leur avoir posé des questions étonnamment pertinentes dans le but de les intégrer à mon article, mais impossible de me souvenir de ces questions, ne parlons même pas des réponses. Je ne sais pas comment je me suis retrouvée aux abords d'Alexanderplatz avec ce scribouillard bavarois qui n'avait plus son binôme avec lui (ou peut-être n'avait-il jamais eu de binôme?), mais prise de panique par la soudaine promiscuité de cet accent des Alpes, j'ai glissé sur une pelouse humide, me suis retrouvée à genoux dans l'herbe, incapable de me relever, et là, pour une raison qui m'échappe, le Bavarois a cru bon de s'agenouiller avec moi et de m'embrasser. J'ai mobilisé toutes mes forces pour ne pas vomir mon foie dans sa bouche, et à la faveur de soudaines retrouvailles avec mon centre de gravité, je me suis relevée d'un bond, j'ai pris la fuite entre deux immeubles, passé un coup de fil incohérent à un ami et me suis échouée dans le premier taxi venu. Pendant le trajet vers Neukölln, un quartier un peu plus au sud où je vais à présent faire la fête pour de vrai, je reprends doucement mes esprits. Certes, c'est raté pour le Verfremdungseffekt puisque toutes mes tentatives de distanciation au cours de la soirée ont été étouffées dans l’œuf, mais je dois admettre que les agités du Cabaret Rhizome ont su recréer avec une justesse surprenante toutes les petites scènes de la murge ordinaire, que j'ai été incapable de boire quoi que ce soit pour le reste de la nuit, et que la gueule de bois du lendemain fut très amère.

4 commentaires:

  1. cool cool cool comme dirait Abed dans Community, et tu écris pas mal.

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    1. Je ne sais pas qui est Abed, mais merci.

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  2. Bien ravi de remarquer que tu louvoies également, je me sentais un peu seul, louvoyant à tours de bras. Merci pour ce texte.

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    1. Ça fait d'ailleurs bien longtemps que je n'ai plus louvoyé. Je vais essayer de m'y remettre ce week-end.

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