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dimanche 16 février 2014

Je n'ai pas aimé Boyhood.

... et pourtant, j'y allais avec un préjugé plutôt favorable. Je n'avais jamais rien vu de Richard Linklater mais le Numéro Un n'avait cessé de me rebattre les oreilles avec Waking Life, un film incroyable, il faut absolument que tu le voies, etc. Mais faut-il faire confiance à quelqu'un qui n'a pas vu Anchorman, qui ne manifeste aucun désir de le voir et n'esquisse même pas un sourire au récit de la scène dans la voiture, de nuit, sur les hauteurs de San Diego, où Ron Burgundy explique à sa nouvelle conquête  l'étymologie du nom de la ville qu'ils ont à leurs pieds ? (RAPPEL)

Deux autres éléments auraient dû m'alerter : d'abord cette vieille femme aux airs de prof de catéchisme, pull bleu ciel en laine rêche, col blanc, cheveux poivre et sel, qui, voyant mon billet sur la table du café où j'attendais le début de la représentation, me dit avec un grand sourire qu'elle me souhaitait "beaucoup de bonheur", qu'elle venait de voir le film et que c'était merveilleux ("wundervoll!"), une histoire "bouleversante d'humanité", qu'on ne voyait pas le temps passer. Et puis, surtout, ce qui aurait dû me mettre sérieusement la puce à l'oreille, c'est que le film commençait sur une chanson de Coldplay. Mais je n'ai pas su lire les augures, et me voilà embarquée pour 164 minutes plus fadasses que le salsifis.

Oui, cent soixante-quatre, tu as bien lu.
Bah, que dire ? L'histoire aurait pu être bien (la vie de Mason, un jeune Texan sensible, de l'école primaire à l'orée de la fac) et les personnages aussi (le garçon taciturne qui veut faire de l'art, la mère célibataire qui passe de mari naze en mari naze, la sœur au fort potentiel de pétasse, le père biologique éternel ado), d'ailleurs pendant les vingt premières minutes tout fonctionne à merveille, les dialogues sont piquants, et le point culminant du film est atteint au bout de 10mn avec une scène où la sœur se comporte en insupportable petite conne à la table du petit-déjeuner. Manque de pot, il reste encore 144mn à tenir, et tous les efforts des dialoguistes qui sèment de la punchline à tour de bras ne parviendront pas à donner du relief à ce film qui, à force de chercher le plus petit dénominateur commun de la vie pour mériter sur la jaquette de son DVD le macaron "Le film d'une génération", finit par ne plus avoir la moindre saveur.
Boyhood, c'est un film dans lequel personne ne meurt, personne ne se blesse et les méchants sont évacués sans anicroche. On s'y aime très fort mais on n'y fait jamais l'amour, ou alors juste un peu, on n'y vexe personne sauf les cibles faciles (Bush), et on n'y fait pas d'excès, enfin juste un peu :
Mason rentre d'une folle soirée arrosée à l'issue de laquelle il a embrassé une fille et tiré sur un joint (OHLALA ! ).
La mère : Did you... (fait le geste de boire) ?
Mason : Yeah... just a little.
La mère : And did you... (fait le geste de fumer) ?
Mason : Yeah... just a little.
La mère : OK, we'll talk tomorrow.
Fin de l'échange.
Et sur une bande-son digne des compils Un maxx de tubes de feu Europe 2, tous les personnages trouvent leur voie vers le bonheur grâce à des adjuvants pleins d'amour, personne ne se casse la gueule et tout finit bien. 
Mais le plus répugnant est sans doute ce procédé hypocrite qui consiste à placer une réplique un peu acerbe dans chaque situation cliché, dans le genre "mais oui, spectateur, moi aussi je vois bien que je suis en plein dans un cliché, mais c'est fait exprès, tiens, regarde, je prends de la distance avec le cliché en y calant une petite blague, tu vois, il faut prendre ça au second degré ! "

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                                          La scène finale

Je ne veux pas pour autant vous déconseiller d'aller voir Boyhood, mais plutôt vous recommander de n'y aller que si vous vous retrouvez dans l'une des situations 
suivantes : 
- vous cherchez un truc positif et rigolo à voir avec votre meilleure amie qui vient de se faire avorter
- vous êtes en couple avec un alcoolique de droite et ne parvenez pas à vous séparer de lui
- il vous arrive d'écouter les ballades de Jack Johnson (RAPPEL) pendant plus de deux heures d'affilée
- vous êtes du genre à aller au cinéma comme au spa, pour détendre vos muscles et dilater vos pores
- vous n'avez pas encore assez entendu Get Lucky

Et je peux même vous dire le truc que je ne savais pas et qui vous conditionnera à trouver ce film super touchant (les dix minutes d'applaudissement et les larmes sur les visages de mes voisins à la fin du film n'ont pu résulter que de ce phénomène de conditionnement, je ne vois pas d'autre explication) : le tournage a duré douze ans, les acteurs vieillissent donc POUR DE VRAI tout au long de l'histoire. C'est LE MÊME ACTEUR qui joue Mason du début à la fin.
Voilà, vous pouvez aller voir Boyhood maintenant.

Non je déconne, ne perdez pas votre temps, revoyez plutôt Superbad ou Mysterious Skin, ou alors La meglio gioventù qui dure deux fois plus longtemps, où les acteurs vieillissent pour de faux mais les personnages évoluent pour de vrai. Parce que finalement c'est ça qui est intéressant, non ?

lundi 20 janvier 2014

Un article sérieux

Les températures chutent inexorablement sous le zéro, les Prenzlauerbergiennes enceintes font des fausses couches sur le verglas, les mains des gens, rouges et craquelées de gerçures, deviennent insupportables à regarder, c'est enfin le moment de se barricader chez soi avec du schnaps pour lire ce long article que j'ai publié ailleurs avec un peu moins de gros mots il y a un mois de ça.
Pour ceux qui ne l'auraient pas encore lu, voilà le texte originel de mon reportage, avant censure.

Jeudi soir à Berlin. La journée a été grise et poisseuse, les trottoirs inhabituellement crottés de Kreuzberg, l'un des quartiers branchés de la ville, distillent des miasmes infects, et c'est au cœur de ce bel écrin odorant qu'a lieu ce soir la première de Rave – The party simulator.
Hebbel am Ufer, ou HAU (prononcer « haou ») pour les initiés, est l'un des grands théâtres d'avant-garde de Berlin. La représentation de ce soir est délocalisée au Ritter Butzke, une boîte de nuit du quartier. C'est une compagnie estonienne fondée en 2009, Cabaret Rhizome, qui vient repousser les limites du théâtre avec l'idée suivante : simuler une fête, recréer des situations que chacun a déjà vécues pour nous amener à nous interroger sur nos excès compulsifs, nos tendances auto-destructrices, notre quête de paradis artificiels. Le court texte de présentation sur le site du théâtre contient les mots teuf, excès, drogue, ébriété, liberté, kaputt, et surtout il y est fait mention de « grandes quantités de shots de vodka ». Avec un peu de chance, ils partageront avec le public...
Une maigre foule d'une vingtaine de personnes est massée aux portes du Ritter Butzke, les gens se dandinent dans le froid et se lancent des regards circonspects. La cour est calme, aucune musique ne filtre de l'intérieur, tout l'endroit semble dénué de l'effervescence habituelle en fin de semaine. Seul élément qui rappelle que nous sommes aux portes d'un club : les videurs, visiblement exaspérés d'être là un jeudi soir, et qui toisent la foule, l'air de dire « vous n'avez rien à faire là, sales bobos ! ». Soudain, la techno se met en route, les portes s'ouvrent, les videurs allument leurs lampes de poche, scrutent nos sacs et poussent notre gentil troupeau à l'intérieur. Un garçon en peignoir, Rayban, couronne de laurier et drapeau américain sur le dos se précipite sur les spectateurs, leur fait la bise et leur attache un bracelet coloré. Ce soir, je suis PINK, c'est très important, je ne dois perdre mon bracelet sous aucun prétexte. Sur la piste de danse, il y a deux autres types en peignoir qui gigotent de manière obscène, les contourner pour rejoindre le banc qui porte l'inscription « PINK » n'est pas une mince affaire. C'est presque attendrissant, cette petite bande de lycéens qui range le public par couleurs en promettant des shots de vodka en guise de bienvenue. L'atmosphère foutraque fait penser au projet de fin d'année de potes un peu canaille qui ont fait option théâtre ensemble. Les bancs se remplissent lentement de spectateurs frigorifiés et sceptiques.
A côté de moi, deux amants homo, l'un barbu et débonnaire, l'autre glabre à petites lunettes, pestent parce que l'un est PINK et l'autre YELLOW. Je m'apprête à leur proposer d'échanger nos bracelets pour les réconcilier lorsque le type au drapeau américain vient entraver mes velléités d'apaisement en me prenant par la main pour me faire traverser la piste de danse et m'entraîner derrière un rideau. Pour accéder à la cachette, il faut enjamber un grand gaillard en guenilles couché à plat ventre qui fait du coloriage, il porte des rollers aux pieds, son froc est baissé et ses fesses disent WELCOME. Allons bon. Derrière le rideau, mon guide me dit : « Do NOT leave this spot until you see a dick on that screen ! » (« Ne quitte PAS cet endroit jusqu'à ce que tu voies une bite sur cet écran ! »). J'obéis docilement, un peu contrite à l'idée que je vais devoir participer à la pièce, moi qui comptais me reposer et regarder du théâtre en sirotant une vodka orange. De l'autre côté du rideau, la piste de danse se remplit, les démarches sont hésitantes ou faussement débonnaires, les gens s'agrippent à leurs smartphones pour se donner une contenance et sirotent leur shot de bienvenue du bout des lèves. La techno assourdissante semble en incommoder plus d'un. Mais oh ! Voilà le pénis ! Je quitte ma cachette et suis aussitôt poussée vers les toilettes en compagnie du Glabre Gay à Lunettes, d'un vieux tristoune et d'une jolie blonde. Le type au drapeau américain halète, court dans tous les sens, vérifie chaque cabine puis nous entasse dans la plus étroite d'entre elles et referme la porte sur nous en nous tendant des shots et nous exhortant de ne surtout pas nous faire repérer.
Chacun siffle son shot, ceux qui peuvent grimpent sur la cuvette. Le Glabre Gay est exaspéré, il sort son iPhone pour poster un tweet disant à quel point cette performance est naze, mais notre guide le lui arrache des mains et l'emballe dans plusieurs couches de film alimentaire et de papier alu. Le vieux tristoune reste impassible et me rejoint sur la cuvette en disant « C'est gentil ici ! », la blonde boit son shot par le nez. Bien, on dirait que les choses sérieuses commencent. Le guide nous raconte des histoires insensées de mec bourré, il a les yeux enfiévrés, nous demande sans arrêt si l'un d'entre nous a de la coke. Le Glabe Gay s'énerve : « Mais c'est NOUS les clients ici ! C'est à VOUS de nous procurer la coke ! Qu'est-ce que c'est cette mentalité ? C'est tellement dur de trouver de la coke en Estonie ? Quelle performance de merde ! ». A cinq dans deux mètres carrés, la moindre émotion prend des proportions insupportables. Visiblement, ces cinq gamins en peignoir ont décidé de tout faire pour nous acculer, nous égarer, nous faire tourner en bourrique. L'alcool est réel (d'ailleurs la vodka commence à faire rougir les oreilles) mais la teuf est factice. Nous sommes la foule nécessaire à la mise en scène, nous sommes à la fois les spectateurs et les protagonistes de la pièce. Une fille pousse la porte des chiottes, fait comme si nous n'étions pas là et s’assoit pour pisser en maugréant. Est-ce qu'elle fait partie de la troupe ou est-elle l'une d'entre nous ? Quoiqu'il en soit, le Glabre Gay pousse un grand cri, balbutie que c'est dégueulasse, que ça suffit cette merde, et sort des chiottes en claquant la porte.
Notre guide nous invite également à sortir en nous priant de prendre encore un shot à la paille pour apaiser les tensions. Nous retrouvons le reste des spectateurs sur la piste de danse et formons un cercle pour chanter ensemble l'hymne d'Estonie tandis que le gars en rollers circule au centre en nous faisant passer un magnum de champagne. Je beugle de bon cœur en levant les bras au ciel. Après le cul nu couvert d'inscriptions, la coke dans les chiottes et l'hymne national, quels autres clichés vont-ils encore nous faire revivre ? Le visionnage de vidéos sur Youtube en fin de soirée ? Le fêtard sous speed qui saccage le mobilier ? La meuf un peu laide qui se prend pour une chagasse quand elle est bourrée ? Les pâtes à l'ail et au coca de 7h du mat ? Les gens avec qui on joue à touche-urètre et dont on a oublié le visage le lendemain ? Je suis une nouvelle fois interrompue dans mes réflexions par l'un des agités en peignoir. Décidément, ils font tout pour nous empêcher de prendre du recul. Impossible de mettre de l'ordre dans mes idées pour faire des ponts avec le reste de ma culture théâtrale (qui, pour être honnête, se résume à Molière, Brecht et une cassette vidéo de Frank Dubosc). Un barbu grassouillet en peignoir nous entraîne, moi, la jolie blonde trash (Frauke) et le vieux Suisse tristoune (Toni), dans une petite salle déserte.

Ce qui reste de l'équipe PINK s'installe au bar, le barbu passe derrière, enlève son peignoir et nous montre son t-shirt sur lequel est imprimée la photo d'un bébé avec l'inscription en estonien « MON FILS UKU ». Il vient d'être père, nous raconte son bonheur et ses angoisses et nous invite à trinquer à la santé d'Uku. Plus personne ne s'embarrasse de transvaser la vodka dans les gobelets ni de la mélanger au mauvais soda, nous buvons tous à même la bouteille. Toni transpire, les fines gouttelettes de sueur font scintiller sa barbe mal rasée. Il est pas mal, pour un type qui pourrait être mon père. Le jeune papa nous montre des photos de la soirée où il a fêté la naissance de son fils avec son crew de rappeurs à Talinn. Après une nouvelle rasade de vodka, je décide d'arrêter de me demander quelle est la part de fiction dans toutes ces histoires, de faire des pronostics sur les prochaines saynètes, d'observer les réactions des autres « spectateurs », qui, justement, pour la plupart, persistent à se comporter comme tels, à lever des sourcils, à se plaindre qu'on les rudoie, à refuser les jolis shots multicolores qui ne demandent qu'à être lapés. Je descends de mon piédestal de contemplatrice déjà rudement mis à l'épreuve par la gnôle et me laisse emporter dans la fiction. Le grand gaillard en rollers qui nous a accueillis cul nu tout à l'heure nous entraîne dehors et s'étale de tout son long en tentant de mettre du bois dans un brasero. Il emporte un banc dans sa chute et saccage littéralement toute la cour intérieure dans ses tentatives de se relever. Frauke a le regard vitreux et Toni est trop abîmé dans la contemplation de ses fesses pour se préoccuper du vandale à roulettes. Je vais l'aider à se relever, il me remercie en me tendant sa bouteille puis s'asperge de mousse à raser en éclatant de rire et dégaine un pistolet clignotant avec lequel il tient en joue mes deux comparses.
Le DJ sonne l'entr'acte et coupe la musique, c'est l'occasion de nous rappeler que tout ceci n'est qu'une pièce de théâtre. Je n'ai pas vraiment eu le temps d'accéder au métatextuel de cette affaire jusqu'ici, et même s'il est formidable que l'alcool coule ainsi à flots, je ne peux pas m'empêcher de trouver ce procédé un peu malhonnête pour une pièce qui prétend nous faire réfléchir à notre rapport consumériste à la fête. C'est tout aussi malhonnête et racoleur qu'un numéro d'Enquête Exclusive sur la prostitution qui se complaît à ne cadrer que le cul des filles. Mais que celui qui n'a jamais eu un faible pour Enquête Exclusive jette la première pierre à ces petits Estoniens ! Je retourne près du brasero, les acteurs s'y sont regroupés pour fumer une clope, le type au drapeau américain me drague ostensiblement tout en serrant contre lui la fille blonde qui était venu pisser quand nous étions aux toilettes. Difficile de dire s'il est toujours dans son rôle, si j'ai à jouer le mien, qui fait tourner qui en bourrique, mais je lui adresse un clin d’œil, et en retournant à l'intérieur pour la suite de la pièce, il m'effleure la taille en me demandant de l'attendre à la sortie tout à l'heure.
Les acteurs montent sur une estrade, singeant une tragédie grecque : en guise de socques, ils se sont scotché aux pieds des piles de bouquins, deux d'entre eux jouent le chœur, le gus en rollers a les mains attachées et une ceinture en foie (coucou Prométhée), et le type au drapeau chante une ode à la cirrhose. Nous scandons avec lui : CIRRHOSE ! Un seau en plastique rempli de foie cuit circule dans l'assemblée. Je me jette dessus pour éponger la vodka. Il est admirablement bien cuisiné, avec des oignons fondants et du vinaigre de pomme. J'en mange à pleines poignées, aux anges. Je veux militer pour plus de foie aux oignons dans les théâtres. Frauke ne semble pas cautionner mon combat et m'observe d'un air dédaigneux. Assommée par la digestion et l'alcool, je ne participe que très mollement aux saynètes suivantes mais vivrai encore un moment de gloire dans la dernière d'entre elles, où notre guide en toge nous présente des jeux à boire en s'attendant à ce que personne n'y participe. L'inconscient ! Je suis inflammable comme la poix, prête à relever tous les défis pour l'amour du journalisme culturel. Je plonge ma tête dans une bassine de vodka où nagent des raisins secs qu'il faut pêcher avec les dents. Mes yeux brûlent mais je me sens comme un gladiateur. Plus rien ne m'arrête. Après un final en musique durant lequel je suis chargée de souffler dans un appeau, nous sommes invités à quitter les lieux. Je louvoie le long du bar, peinée par la vision de tous ces petits shots arc-en-ciel dont personne ne veut plus et qui me regardent tristement.
La suite est extrêmement floue, il semblerait que j'aie encore été en état de parler puisque deux journalistes de Munich ont engagé la conversation avec moi – peut-être même que les acteurs se sont joints à nous l'espace d'un instant, oui, je me rappelle très bien leur avoir posé des questions étonnamment pertinentes dans le but de les intégrer à mon article, mais impossible de me souvenir de ces questions, ne parlons même pas des réponses. Je ne sais pas comment je me suis retrouvée aux abords d'Alexanderplatz avec ce scribouillard bavarois qui n'avait plus son binôme avec lui (ou peut-être n'avait-il jamais eu de binôme?), mais prise de panique par la soudaine promiscuité de cet accent des Alpes, j'ai glissé sur une pelouse humide, me suis retrouvée à genoux dans l'herbe, incapable de me relever, et là, pour une raison qui m'échappe, le Bavarois a cru bon de s'agenouiller avec moi et de m'embrasser. J'ai mobilisé toutes mes forces pour ne pas vomir mon foie dans sa bouche, et à la faveur de soudaines retrouvailles avec mon centre de gravité, je me suis relevée d'un bond, j'ai pris la fuite entre deux immeubles, passé un coup de fil incohérent à un ami et me suis échouée dans le premier taxi venu. Pendant le trajet vers Neukölln, un quartier un peu plus au sud où je vais à présent faire la fête pour de vrai, je reprends doucement mes esprits. Certes, c'est raté pour le Verfremdungseffekt puisque toutes mes tentatives de distanciation au cours de la soirée ont été étouffées dans l’œuf, mais je dois admettre que les agités du Cabaret Rhizome ont su recréer avec une justesse surprenante toutes les petites scènes de la murge ordinaire, que j'ai été incapable de boire quoi que ce soit pour le reste de la nuit, et que la gueule de bois du lendemain fut très amère.

lundi 16 décembre 2013

RECLAME

Un concert classique foutraque entremêlé de lectures de qualité, deux musiciens qui vont se mettre à nu, une cave pleine de bougies, de tapis, de fauteuils et de bière bon marché - en somme, plein de bonnes raisons de venir m'écouter jouer du piano ce mercredi soir !
L'entrée n'est pas libre, faut pas déconner, mais ce sera une bagatelle (4 ou 5€).
Et figure-toi qu'il y a même un événement facebook !

petitconcert

dimanche 17 novembre 2013

- pause -

Coucou les zobis, aujourd'hui j'ai quelques machins pour vous, rien de très consistant parce que je suis amoureuse et que, du coup, j'ai beaucoup d'autres choses à faire que d'écrire des articles (par exemple, me vautrer dans le bonheur, manger des tartines de beurre salé, chercher mon slip), mais j'ai quand même un scoop pour vous, enfin surtout pour toi, l'amateur de dancehall et de solfège : j'ai trouvé une sixte napolitaine dans une chanson de Sean Paul, regarde :


Ensuite, pour que tu te remettes de tes émotions, j'ai une petite activité pour toi : démarre la première vidéo, laisse pénétrer la musique en toi, puis, tout en continuant d'écouter cette belle chanson, démarre la deuxième vidéo et regarde tomber cette goutte de poix qui ne goutte qu'une fois tous les huit ans en moyenne, parce que la viscosité de la poix est estimée à environ 230 milliards de fois celle de l'eau.




Et pour finir, comme c'est bientôt Noël, voici une petite chanson composée sur un texte d'Estelle Vonfeldt. Pardon aux familles pour l'exécrable qualité de la vidéo et du son. Et si tu veux chanter avec nous, voilà les lyrics :

Come on darling and jiggle my balls, 
My sweet shiny Christmas balls -
A kiss on the lips, my hands on your hips,
It's gonna be a jolly Christmas.

samedi 28 septembre 2013

Vernissage à Ostkreuz

Le climax de la soirée fut sans doute atteint vers 1h du matin avec ce set de DJ Blé.


jeudi 22 août 2013

Moderat VS. Königsberger Klopse - Le clash !

(je t'ai fait une coupe de cheveux un peu ringarde,
j'espère que tu ne m'en veux pas)
Cher lectorat, toi qui me suis depuis toutes ces années/semaines/minutes (ATTENTION! Un seul choix est possible!), tu sais que je ne recule devant rien pour entretenir la flamme qui brûle en toi pour moi (voir fig. 1).

Pour toi, par amour des expériences extrêmes, j'ai décidé de faire une critique comparative du dernier album de Moderat et d'une portion de Königsberger Klopse sous vide.

Pourquoi le dernier album de Moderat? Parce que tous les médias branchés en parlent, parce que Flux FM (sorte d'équivalent allemand de Radio Nova sans la nostalgie soul) nous assène Bad Kingdom depuis des semaines, parce que les Berlinois, entre deux rondelles de currywurst, n'ont que ça à la bouche. Pourquoi les Königsberger Klopse? Parce que je n'en ai jamais mangé alors que pour 93% des Allemands, il s'agit là de la spécialité régionale la plus célèbre de leur pays.

Nous avons donc d'un côté Moderat, un conglomérat (ou supergroupe) né en 2002 du rapprochement des gars de Modeselektor, Gernot Bronsert, né en 1978 à Woltersdorf, un village qui possède une écluse et un tramway, et Sebastian Szary, né en 1975 à Rüdersdorf, ville célèbre pour ses carrières de calcaire et son Rockpoet, et de Sascha Ring alias Apparat (en français : Appareil), né en 1978 à Quedlinburg.
De l'autre, il y a une barquette de Königsberger Klopse, un plat originaire comme nos trois artistes d'Allemagne de l'Est et qui consiste à pêcher des boulettes de viande et des pommes de terre nouvelles dans une mare de sauce béchamel aux câpres.

L'album dont il est question est intitulé II parce que c'est le deuxième et parce que c'est ringard de chercher à donner un titre à un album. Il est orné d'un homme en chemise orange qui, sur un fond bleu pâle, enfile ou retire un visage humain en entr'ouvrant la bouche. D'entrée de jeu, l'image est ambiguë : ce type qui n'a pas l'air en très bonne santé (hey, sa peau est mauve, quoi.) est-il en train de se dévoiler ou de se masquer?
Mes Klopse, eux, ne laissent pas de place à l'équivoque : ils s'affichent joyeusement dans leur petite assiette de sauce en compagnie de jolies patates bien jaunes saupoudrées d'un persil qui ne fait même pas l'effort de la vraisemblance et flotte sur l'image en faisant la nique à toutes les règles de perspective (voir fig. 2).



22h53, j'ouvre l'emballage de ma barquette de Klopse et lance l'album de Moderat.

01 The Mark (Interlude) Dans l'écuelle en plastique noir gisent cinq boulettes grisâtres, les pommes de terres ont un teint cadavérique. Elles sont plongées dans une espèce de liquide séminal à la texture inquiétante : quand j'y plonge le doigt, il en ressort sec. L'effroi me glace. Le vent souffle dans les feuilles sèches. Il pluviote. Une sorte de chœur synthétique qui fout bien les foies stagne sur un accord mineur. Peu à peu, un frelon menaçant et visiblement défoncé, à en croire ses bégaiements et les flatulences dont il parsème ses propos décousus, émerge de l'ombre. Vers 1'34, son état se dégrade considérablement et le glissando lamentable dans lequel il s'échoue nous fait bien comprendre qu'il n'y a plus grand'chose d'autre à faire que le laisser cuver son pot belge. L'histoire pourrait se finir là comme une fable de La Fontaine, j'irais siroter tranquillement ma sauce aux câpres et me mettre au lit. Mais non, car...

02 Bad Kingdom ...SURPRISE! Un éléphant arrive à cheval sur un gentil beat dubstep qui ressemble diablement à l'instru de Wicked, d'Ali G. Et voilà que Sascha (comme Sacha Baron Cohen! cette coïncidence n'est-celle pas troublante??) se met à chanter par dessus tout ce bestiaire avec sa voix de fausset. "This is not what you wanted, not what you had in mind". Effectivement. Je ne m'attendais pas à ce que les Königsberger Klopse soient un truc aussi minable, merde quoi, König ça veut dire roi, et puis l'emballage en carton affichait fièrement "Genießerküche", "la cuisine des gourmets". Je plonge rageusement mon écuelle dans son bain-marie tandis que la chanson s'achève sur les ahanements torturés de Sascha qui se prend pour Amy Winehouse.

03 Versions Nouveau morceau, même nombre de BPM. Beaucoup de réverbération, plusieurs couches translucides se superposent. Des voix, très loin, disent "hé" et "ho". Le clin d'oeil à Tragédie est évident pour l'oreille affûtée du mélomane. C'est peut-être ça, la marque d'un album de qualité : de même que Tarantino fait du cinéma sur le cinéma ou que les compositeurs du Moyen-Âge reprenaient dans leurs morceaux les cantus firmi de leurs maîtres, Moderat rend subtilement hommage à ses influences musicales (et avez-vous remarqué que si l'on remplace les deux premières lettres de "Moderat" par un G et un I et qu'on y rajoute encore un E, on obtient le mot Giderate, qui, certes, ne veut rien dire mais est une anagramme PARFAITE de "Tragédie"??? Là encore, je ne crois pas à la coïncidence). En outre, le beat, de par ses contretemps en maracas, a une couleur tribale enjouée qui n'est pas sans rappeler la Compagnie Créole. Je me surprends à fredonner "Ca fait rire les Klopse" et constate que ces derniers, sous l'effet de la chaleur, frissonnent à présent dans la sauce comme des oeufs de gremlins.

Genèse de l'instru de Versions (allégorie)
04 Let in the Light Pour ce morceau, Sascha Ring a été s'immerger pendant deux heures et demie en continu dans la béchamel le Schlachtensee, un petit lac au sud de Berlin qu'il affectionne tout particulièrement. Il explique : "On voulait essayer de mettre en musique cette sensation démente qu'on avait quand, après une nuit blanche au Sisyphos, on allait faire des concours d'apné au lac avec les potes. Tu sais, quand tu perds le contrôle, que tu as des flashes de MD et le cerveau qui bourdonne sous la pression de l'eau. En général c'est le moment que choisissait Moritz (alias Siriusmo, producteur de musique électro et designer des pochettes des albums du groupe, ndlr) pour venir m'arracher mon slip [rires]". Le texte a été chanté sous l'eau, dans un tuba, ce qui entrave malheureusement une partie de la compréhension des paroles. C'est dommage, car on passe ainsi à côté de très beaux moments comme par exemple : "My spirit rises off the plate, in front of me". Justement, parlons-en, de l'assiette que j'ai en face de moi. Si le bain-marie n'a pas rendu leur éclat aux Klopse, il leur a en revanche fait exsuder de petits yeux de graisse qui me fixent d'un air de défi. Ils ne perdent rien pour attendre.

05 Gita est une sorte de sandwich indigeste où 5 pistes de voix sont empilées de manière aléatoire pour faire semblant que les musiciens ont compris les principes de l'harmonie et du contrepoint. Gita, c'est un peu le Boléro de Ravel du hipster. Aux abords du refrain surgit un petit bruit horripilant qui matérialise ma vision de l' enfer : un endroit en deux dimensions, sans perspective, à l'oxygène rare, dans lequel des fenêtres de chat facebook s'ouvrent dans tous les sens avec ce petit bruit insupportable de fenêtre de chat facebook. Pour me calmer, je mange une boulette. Puis une patate. Puis une boulette. Je mords sur une câpre. Incroyable, tout a la même texture, une sorte de compromis entre le liquide et le solide, ça tient sur la fourchette mais ça se désagrège instantanément sur la langue. Comme la chanson que je suis en train d'écouter, qui aguiche en prenant l'air complexe mais éclate d'inconsistance aussitôt qu'on y prête un peu l'oreille (tiens, Morille, voilà un bon point pour ton analogie tirée par les cheveux. Mets fin à cet article, maintenant, merci).

Tantale tendant les bras vers l'arbre à Klopse
06 Clouded (Interlude) Après cette fumisterie, les mecs ont bien compris qu'il nous fallait une pause. Ils nous gratifient donc d'1'32 de vasouillage sans intérêt de l'acabit de ce qu'on te fait écouter chez Yves Rocher quand tu patientes avec ton masque dilatateur de pores en attendant que l'esthéticienne vienne te presser les comédons. C'est immobile et morne comme les yeux d'une tenancière de solarium et le seul mérite de ce morceau est de s'éclipser aussi honteusement qu'il était apparu, en fade out, le beat entre les jambes. Bien fait.

07 Damage Done Il y a autant de pommes de terres que de boulettes (5) et très exactement 10 câpres dans mon plat. Du coup, je mange un Klops, une patate, deux câpres, un Klops, une patate, deux câpres.
Ouf, on voit le bout. Damage Done commence dans une brume à la con, sur laquelle vient se poser la voix toujours désespérément dénuée de charisme de Sascha qui nous raconte mollement des histoires de questions sans réponses et de larmes qui font mal. La pulsation étant quasiment inexistante, je te propose comme moi de tromper l'ennui avec un petit atelier beatbox qui apportera un peu de relief à cette chanson. Un, deux, trois, quatre :


(si tu es super fort, tu peux même taper dans tes mains sur les contretemps) (les contretemps, c'est là où tu dis "ps", "ps", "tate" et "pre")

08 This Time La dernière chanson commence comme Damage Done. Même tonalité, même pulsation. Retour du vent dans les feuilles, quelques cigales. Un bruit récurrent qui ressemble à des coups de pelle. Je m'apprête à écrire une saloperie, quand, soudain, un bourdonnement d'abord imperceptible se met à enfler lentement puis vient éclater dans un refrain vibrant et profond comme un arc-en-ciel très épais. Ca flatte le bas-ventre, c'est parsemé de bribes délicates de claviers, de flûtes, de percussions claires, et surtout, le chanteur a enfin disparu. Il est peu après minuit, les Klopse me pèsent déjà sur l'estomac et This Time a la décence de ne pas en rajouter une couche. Je me laisse doucement bercer par cette jolie musique d'ameublement tandis qu'un papillon de nuit qui s'est perdu dans mon lampion Ikea agonise en frétillant contre le papier.
Fin de l'expérience.


Königsberger Klopse mit Kartoffeln, Keunecke, 2,79€
II, Moderat, 19,99€

lundi 17 juin 2013

Pourquoi il faut aller voir Import/Export en dépit de cet article médiocre


Tu connais Ulrich Seidl?
La semaine dernière, j'ai vu pour la première fois un de ses films. Comment t'expliquer ce que j'ai ressenti? Où trouver les mots, et par où commencer pour décrire ce phénomène, cette chose qui se met à tinter sous ton sternum quand tu te retrouves en face de quelqu'un qui parle la même langue que toi? Mon vocabulaire (je préfère le mot allemand Wortschatz : ma cassette, mon trésor de mots) contient, pêle-mêle : être sur la même longueur d'onde, avoir un coup de foudre, Seelenverwandtschaft (parenté d'âmes). Ça nous fait une belle jambe tout ça, n'est-ce pas? Je peux te décrire la scène d'ouverture. Un plan large. Une barre d'immeubles monotones, de la neige, un vieil homme impassible emmitouflé dans de mauvaises frusques qui essaye de faire démarrer son sidecar, encore et encore, pendant quinze longues secondes. Ou alors, je peux te raconter les personnages. Olga, une jeune Ukrainienne fatiguée aux racines grasses qui vit avec sa mère et son bébé dans l'un de ces immeubles sans eau courante. Elle est infirmière mais l'hôpital qui l'emploie la sous-paye, alors elle s'essaye au sexe par webcam mais elle ne comprend pas quand on lui hurle en anglais "Put your finger in your ass!". Elle s'en va en Autriche. En parallèle, il y a Paul, un Autrichien fauché et violent qui vit avec sa mère mutique et son idiot de beau-père et n'est pas foutu de garder un boulot. L'histoire : comment ces deux personnages qui ne se rencontreront jamais se démerdent avec le peu qui leur est donné. Voilà ce que je peux te dire sur le film, mais comment te faire comprendre cette atmosphère? La misère, la laideur, les intérieurs de prolos, l'inaptitude au dialogue, les pieds qui transpirent, la mauvaise bière en boîte, la honte, la mélasse du dialecte autrichien. Et dans tout ça, les moments de grâce : Paul qui explique à son beau-père dans une langue presque intelligible que tout ce à quoi il aspire, c'est l'harmonie, alors que jusque là ses phrases n'étaient que des spasmes de quatre mots qui lui servaient à commander une bière ou proférer des injures. Olga qui peigne les cheveux d'une vieille démente dans l'hôpital autrichien où elle fait le ménage. La dureté qui bascule sans prévenir dans la douceur. Import/Export m'a émue, mais je suis incapable de te convaincre de regarder ce film, je n'ai pas d'arguments. Je ne saurais pas t'en dire plus sur Ulrich Seidl, je ne sais pas comment on appelle ce genre de cinéma, je ne sais pas si c'est bien proportionné ou si les acteurs sont bien dirigés. Je ne m'y connais pas, tu vois, je ne peux pas vraiment t'expliquer pourquoi c'est beau. C'est dur de parler de ce qui est beau. Un jour j'apprendrai ça, promis, en attendant si tu veux tu peux cliquer ici pour voir la bande-annonce (essaye de faire abstraction du Beethoven merdique qui a été collé sur les images pour y mettre du pathos), ou carrément ici pour voir le film en entier sur Youtube. Si tout ça ne t'intéresse pas, tu peux quand même écouter Ulrich Seidl parler d'Import/Export ici parce que c'est un monsieur intéressant, ou alors regarder la bande-annonce de son dernier film, Paradis : Amour, ici. Et si vraiment je te pompe l'air avec mon enthousiasme à la con, va donc te changer les idées en écoutant cette chanson d'Olaf qui s'appelle Du bist so süss wie Marzipan ("Tu es mignonne comme du massepain") :


mardi 16 avril 2013

Digital design, subspace et pieds qui puent

"FIVE, FOUR, THREE, TWO... waitwaitwait, are we ready? Ok... wait... it looks like we still have a little problem..."
Il est un peu plus de 21h à la galerie Platoon, dans la Schönhauser Allee. Je suis coincée sur un escalier en fer, les fesses meurtries malgré ma nouvelle culotte en graisse ramenée du Canada cet hiver (spécial dédicace aux frites de Kensington Market! Je ne vous oublie pas, vous avez fait un boulot formidable les meufs). Derrière moi, Vivipare trépigne, la fille à ma gauche prend des notes sur l'agencement des sources de lumière dans la salle, un peu en contrebas un jeune quadra couvert de gel effet mouillé drague deux frêles Polonaises, et sur ma droite, les boots en simili-cuir d'une jeune pétasse exhalent une odeur de champignonnière. L'événement de ce soir, une bataille de dessin ("Digital Design Tournament"), se déroule dans le cadre de Pictoplasma, un festival de cinéma d'animation et de joli dessin sur Photoshop. La galerie est pleine à craquer de gens en bonnet qui se photographient les uns les autres avec leurs iPhones en attendant le début du spectacle qui devait commencer il y a plus d'une heure. Le principe du tournoi : trois équipes de deux sur une scène, derrière des ordinateurs, un thème imposé (developing a pair of metaphorical characters based on elements that have a complementary relationship like “Bread & Butter,” “oil & water” or “yin & yang” during 3 rounds of design.), quatre écrans qui diffusent les images des compétiteurs en train de dessiner. Le problème, c'est que trois des quatre écrans ne fonctionnent pas. Ça ne semble chagriner personne, les candidats sont contents d'être sur scène, ils ont une caisse de bière rien que pour eux et prennent des airs importants derrière leur grande table couverte de matériel HP (le sponsor de la soirée), les jurés se pavanent dans des t-shirts qu'ils ont designés eux-mêmes (une exception : le fondateur d'Anima Boutique porte un pull à capuche en peau de tigre) et font du networking, les techniciens débranchent et rebranchent mollement quelques fils et le présentateur circule parmi tous ces gens en leur posant au micro des questions inaudibles à travers la mélasse dubstep que nous inflige un connard de DJ mal rasé en guise d'ameublement acoustique. Le seul écran qui fonctionne diffuse en boucle les règles du jeu et les noms des candidats dans un graphisme grandiloquent digne de The Voice, sur les trois autres clignote désespérément   No Signal . Le présentateur nous annonce qu'il faudra se résoudre à suivre le spectacle sur un seul écran, mais là c'est bon, tout va bien, la caméra est branchée, ça peut commencer! Ça y est! Pour la deuxième fois, il nous exhorte à compter avec lui : FIVE, FOR, THREE, TWO, ONE, GOOOO! Il donne un coup de poing en l'air comme Sangoku, le public hurle, les candidats se mettent à griffonner sur leurs tablettes graphiques, et l'écran reste bloqué sur le diaporama précédent. Une dizaine de minutes s'écoulent. Nous contemplons six dessinateurs sans voir ce qu'ils dessinent. Une fille court de l'un à l'autre avec une caméra, il y a plusieurs photographes sur la scène, l'écran nous invite à twitter nos impressions sous #characterized. Je pense à Desproges, qui, dans un de ses réquisitoires, suggérait à François Béranger de fermer sa gueule et de se mettre à la peinture, et s'engageait à mettre à sa disposition toute la fortune amassée par sa famille pendant l'Occupation pour financer une radio, "ça s'appellerait Radio-Palette, elle vous serait exclusivement réservée, à vous tous, chanteurs et chanteuses de France, et vous peindriez et nous vous écouterions peindre. Le nirvana." 


Les personnages (source)

Le présentateur a beau s'excuser, promettre que l'équipe technique met tout en oeuvre pour régler le problème, je commence à être irritée par ce cirque. L'image finit par apparaître, on aperçoit enfin quelques croquis, il y en a un qui me plaît bien, une espèce de tube digestif, le type est en train de dessiner plein de petites circonvolutions qui s'entassent dans une barque, mais il faut passer aux images de l'équipe suivante. Sauf que la transmission des images de l'équipe 2 ne fonctionne pas. L'un des membres nous décrit donc son dessin, à la faveur d'un petit flottement sans basses dans le morceau qu'est en train de nous asséner DJ Tympan, on apprend qu'il est question de space et de subspace. Puis c'est la pause. C'est le moment que choisit le type plein de gel pour se retourner et me demander si je suis aussi dans le character design. Je lui dis que non, désolée, moi je fais du piano. Il frise le court-circuit, me demande si, du coup, je suis dans la musique de film. Non, désolée, je joue juste du piano, Beethoven, des trucs comme ça, ah et puis je suis serveuse aussi, mais ma copine, là, derrière, elle fait du dessin animé. Il fait un clin d’œil complice à Vivipare en lui expliquant que lui aussi, dans le temps, il faisait de l'anim', qu'il a gagné un max de pognon avec ça, mais, genre, vraiment un max, et que maintenant il dirige une boîte, une grosse boîte, et qu'il est connu, genre, vraiment connu dans le milieu (re-clin d'oeil). Pendant qu'il refile sa carte de visite à une des Polonaises, on prend la fuite.

En rentrant, je me promène sur le site de l'événement, une page chiadée qui affiche sa programmation dans des métropoles du monde entier avec la même arrogance que ce kebab dont je recevais régulièrement le flyer bourré de fautes d'orthographe et qui tentait d'appâter ses clients avec l’énumération : Istanbul, Abu Dhabi, Los Angeles, Strasbourg. Ça ne me dérange pas trop de m'être fait entuber de la sorte, j'ai bien ri finalement, mais j'ai une pensée pour les vainqueurs du tournoi à qui HP a refourgué un écran en guise de premier prix. A l'heure qu'il est, il a probablement déjà été écoulé en pièces détachées au Mauerpark.

jeudi 14 mars 2013

Peter Lenk - Une sculpture chez le ferrailleur

Die Karriereleiter (source)
J'ai découvert Peter Lenk par hasard, en allant manger du poisson cru avec Nani pour reprendre des forces après un cours épuisant sur la Petite Suite de Debussy. Travailler ces morceaux délicats avec Madame Poiscaille, une vieille Russe patibulaire à lunettes teintées qui cache sur son armoire une boîte en fer-blanc rouillée remplie de mégots, c'est impossible, c'est contre nature comme le coït d'un ours et d'une musaraigne. Nous sortons donc lessivées de cette heure et demie de viol et Nani m'entraîne à deux pas de là (là étant le bâtiment de la UdK à Spichernstraße), chez Ishin, dans la Bundesallee, me promettant que leur saumon est dément. Au croisement avec Hohenzollerndamm, j'avise une immense échelle devant un immeuble gris. Je m'approche, le bâtiment appartient à la Investitionbank Berlin, et à cette échelle d'une dizaine de mètres de haut sont agrippées les statues de trois hommes en costard, l'un dépenaillé, bide à l'air, lunettes et bouc, brandit un attaché-case et flanque son pied droit dans le visage de celui qui  tente de monter derrière lui, et le troisième, tout en haut, un vieil homme décharné aux grandes oreilles, tient un porte-documents à bout de bras et pointe une lampe-torche en direction des deux autres personnages. J'avais été frappée de voir une telle sculpture devant une banque. Je n'étais pas interloquée simplement par le culot de la scène, mais par la beauté de ces trois corps tous arc-boutés différemment sur une échelle qui, sans eux, aurait été parfaitement crédible dans le rôle de sculpture monumentale du genre de celles qu'on trouve un peu partout sur les parvis de centres commerciaux ou les parcs de Berlin. Non, là, sur cette immense structure géométrique, il y avait trois types en équilibre instable, on devinait les plis de la chemise trempée de sueur qui colle au ventre, les épaulettes des vestes de costume trop cintrées qui refusent de suivre les corps qui se tordent, le mouvement sec du pied qui dérape sur l'échelon. C'était fin et violent, et très touchant.
Je suis repassée plusieurs fois devant la sculpture, et un jour elle a disparu. Il ne restait que le socle, avec la marque des deux barreaux sciés à ras. J'ai été triste et choquée, et puis je n'y ai plus pensé. Je ne sais plus pourquoi, ce matin, je me suis soudain demandé ce qu'étaient devenus les trois hommes sur l'échelle. C'était en analysant les accords de la marche funèbre dans La mariée était en noir, probablement que mon cerveau fouillait les poubelles pour trouver un moyen de me distraire de mon travail, quoiqu'il en soit j'ai trouvé le nom du sculpteur, Peter Lenk, et suis tombée sur un paquet d'articles de journaux, notamment de la TAZ, qui racontaient comment la sculpture avait été sciée en catimini une nuit de novembre sur ordre de la Investitionsbank qui, après un changement de président, a décidé de se débarrasser de cette oeuvre encombrante "qui provoque et dénigre les employés" (Interview de Jens Holtkamp, porte-parole de la IBB, dans la TAZ du 6 novembre 2012). Le sculpteur n'était au courant de rien et la IBB refuse de lui dévoiler où est son oeuvre, tout en se déclarant "ouverte au dialogue". La sculpture aurait été prêtée à "une entreprise qui lui manifestait de l'intérêt". Quelques semaines plus tard, un lecteur de la TAZ aperçoit l'échelle chez un ferrailleur de Neukölln, en bord d'autoroute. C'est lui qui l'a démontée au début du mois de novembre, il se dit ravi de la situation, il est très content d'avoir l'oeuvre sur son terrain, elle rend bien, et puis il s'est toujours intéressé à l'art.
C'est pas une belle fable avant d'aller se coucher, ça?
Allez, ça suffit les histoires de trucs culturels, la prochaine fois on reparle de bite (à propos, Lenk est très connu à Berlin pour ses bas-reliefs sur la façade des bureaux de la TAZ : on y voit un homme aux jambes écartées, un immense pénis en érection se dressant sur quatre étages. L'oeuvre s'appelle Friede sei mit Dir, La paix soit sur toi, mais elle est plus connue sous le nom de Pimmel über Berlin, Zob au dessus de Berlin, un jeu de mots avec le titre allemand des Ailes du désir de Wim Wenders, Der Himmel über Berlin). En attendant, voici quelques sculptures de Peter Lenk. Bonne nuit.









jeudi 21 février 2013

Hormones

Kavinsky et son jumeau bienveillant
Est-ce par cynisme, par ignorance ou par mauvais goût que Kavinsky a choisi d'organiser sa record release party (boum de publication d'album) dans l'exécrable Asphalt, sur le Gendarmenmarkt? Ou pour être à moins de 200m des Galeries Lafayette et pouvoir bouffer de bons macarons à la pistache après son set? Nous ne le saurons probablement jamais. Ce qui est certain, c'est que ce vieux sagouin sait comment faire mouiller les foules : indiquer une heure de début sur la page de l'événement Facebook et débarquer trois heurs plus tard, après un mec mal rasé sous sa casquette proprette qui nous inflige une heure et demie d'électro fadasse, suivi d'un Noir à lunettes qui fait des freestyles entrecoupés de corne de brume pour galvaniser les jolies Russes friquées de Mitte, c'est très efficace. Très efficaces également, la clope collée à la lèvre inférieure, les cheveux poivre et sel qui tombent un peu dans les yeux, les Wayfarer opaques. Et la reprise de Killing in the Name qui surgit après un morceau lourd et lascif et me donne des envies de baston. Je suis tout devant, collée aux platines, et ce quasi-quadragénaire au teint gris qui appuie sur des boutons bleus d'un air grave me fait me trémousser comme une chagasse. Il est irrésistiblement magnétique, c'est comme si je me roulais dans un bac d'herbe à chat. Je n'en peux plus. Je crains une ovulation spontanée. Heureusement, il disparaît vers 2h30 et j'ai le temps de quitter la boîte et d'attraper un tram avant d'avoir sombré dans la démence.
Merci, Kavinsky, pour ce coup de pied dans mon cycle menstruel.

mardi 19 février 2013

Dîner de c...élibataires exigeants - VI


Une petite friandise avant d'aller au lit : Rad_Kirsten, 44 ans, gémeaux, 175 cm, silhouette normale, ingénieur en IT et Télécom, ses artistes préférés sont Paul Newman et Michel Blanc.
Mais surtout :






jeudi 20 décembre 2012

Le Mettigel

Ma découverte gastronomique de la semaine : le Mettigel. Laissons parler les images.










Non, vous ne rêvez pas, il s'agit bien d'un hérisson en viande hachée. Crue. Plus d'idées de décoration ici.

dimanche 9 décembre 2012